« Ce jour-là, je regardais les lignes, et je ne comprenais rien. » (1)
Dans Mes Bibliothèques, Chalamov témoigne de l’impossibilité de lire.
Pas parce qu’il n’y pas de livres : à la prison des Boutyrki, même si « la bibliothèque (…) était surprenante. » (2) et des livres sont distribués aux prisonniers.
Mais parce qu’il n’y arrive pas, à lire.
Il n’y arrive plus. « La lecture en prison a ses particularités : là-bas, on ne retient rien. » (3) Car toute l’attention du prisonnier est occupée par son affaire et les interrogatoires.
« Puis il y eut la mine, l’abattage de l’or, quatre années terribles durant lesquelles chaque jour, chaque heure qui passait nous apprenait combien fragile est le vernis dont la civilisation revêt l’être humain. » (4) Cette phrase terrible : « Nous avions oublié les livres. » (5).
Bien qu’il ait pu avoir accès à des journaux à un moment de sa détention, il est sans livre et quand, après plusieurs années, il en rencontre un par hasard dans un châlit (ce livre seul, abandonné, est une bibliothèque à lui tout seul), il n’arrive pas à lire, lui qui avait toujours beaucoup lu, aimé lire, lu très vite.
« Les livres avaient cessé d’être mes amis » (6)
C’est un témoignage terrible de ce que la vie peut broyer un être humain et faire de lui un être incomplet puisqu’il n’est plus dans ce compagnonnage des livres qui lui était familier.
Atroces et inhumaines furent les prisons de Chalamov et de millions d’autres au Goulag.
Dans nos vies, nous pouvons connaître des moments de désespoir si intenses qu’on ne puisse plus lire.
Tout est trop dur. On n’arrive plus à rien. On n’a plus envie de rien. Bof. A quoi bon ?
Le livre est désormais muet.
Chalamov retrouvera plusieurs années plus tard le goût de lire. Relire petit à petit sera comme un médicament pour lui.
Et je suis sûre que c’est le cas pour beaucoup de personnes d’avoir connu cela, de ne plus pouvoir rien lire du tout, d’être dans l’enfermement de sa propre histoire qui est comme une prison où il fait froid et de se dire qu’il n’y aura jamais, dans un livre, l’équivalent de ce qu’on vient de vivre ou de ce qu’on est en train de vivre.
Et puis… Un jour… Il était une fois, un livre revient à petits pas.
Moi, je l’ai connu, cela.
.
(1) Chalamov, Mes Bibliothèques, traduit du russe par Sophie Bénech, Ed. Interférences, 1992,
p. 30
(2) Id. p. 20
(3) Id. p. 22
(4) Id. p. 24
(5) Id. p. 24