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constantin cavafis

  • Voix.


    Il y a quelques jours, fleurissement de leurs tombes, en jaune et blanc. Jaune pour leurs rires ; blanc pour leurs enfances parce que toute vie commence par une enfance.

    Aujourd’hui, loin de ce lieu fleuri, aller devant la mer et lire à haute voix, le réciter presque, ce poème de Cavafis (1) :

    Voix

    Voix sublimes et bien-aimées
    de ceux qui sont morts, ou de ceux
    qui sont perdus pour nous comme s’ils étaient morts.

    Parfois, elles nous parlent en rêve ;
    parfois, dans la pensée, le cerveau les entend.

    Et avec elles résonnent, pour un instant,
    les accents de la première poésie de notre vie –
    comme une musique qui s’éteint, au loin, dans la nuit.




    (1) Constantin Cavafis, En attendant les barbares, p. 31, Poésie/Gallimard, NRF, 2003. Traduction de Dominique Grandmont.

  • La première marche.

    La chambre est sobrement meublée. Il n’y a rien ici que l’essentiel. Un lit, un chevet surmonté d’une lampe en cuivre, une table et une chaise. Sur la table un livre, un carnet, un stylo, et comme on n’a pas pensé à prendre un réveil en partant et qu’on ne porte jamais de montre, on ne sait pas l’heure qu’il est. Ce n’est pas grave, car l’important n’est pas de savoir l’heure qu’il est sur un cadran.
    C’est le temps de la pause, dans ce lieu tellement silencieux qu’on s’en voudrait de faire du bruit : on se déplace sur la pointe des pieds quand on ne reste pas au petit bureau qui donne sur la colline ensoleillée.
    C’est l’heure du silence.
    C’est l’heure d’un temps de réflexion.
    C’est l’heure où on fait le point.
    C’est l’heure où on vient laisser le corps et l’esprit tourneboulés se remettre à l’endroit, comme des sillages de mer quand, à la fin du jour, cessent les traversées des bateaux affairés.
    Pendant des instants qu’on ne peut donc mesurer puisque la pendule est ailleurs, on se prend à penser à tout ce qu’on n’a pas fait, ainsi qu’à toute la kyrielle de ce qu’on aurait dû faire, pu faire, éviter de faire, penser à faire. Cela dure.
    Puis, on se souvient de la petite source qu’on a en soi. On la connait bien. Déjà, par le passé, elle avait gelé au fond de l’âme car on l’avait laissée en friche. A cet instant précis, cette première pensée la réchauffe et la première goutte fraie son chemin, comme cela doit se faire dans les flancs des montagnes quand l’eau se prépare à devenir un fleuve : elle avance, toujours et toujours, en dépit d’un rocher ou d’un autre caillou lui barrant la route ; peu lui chaut : qu’est-ce que cela lui coûte de se détourner, de revenir en arrière peut-être, de rallonger la course, car est inné en elle le désir du jour.
    Constantin Cavafis a écrit un poème qui s’intitule La première marche. Il y met en scène Théocrite qui reçoit la plainte d’un jeune poète. Il lui répond : « Même si tu n’es parvenu que sur la première marche, il faut en éprouver du bonheur et de la fierté. »
    La source avance. On la laisse faire avec joie, et cette joie lui plait tant qu’elle se met à chanter déjà dans les plis du cœur. Elle va jaillir et suivre son chemin au long cours. L’air sera doux à son abord.