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MOISSONNER / Bonheur du jour quotidien

  • Escargots et basilic, fleurs, l’antan.


    Les escargots doivent penser qu’il n’y a désormais plus de basilic sur la terrasse : après avoir oublié un soir de rentrer le pot dans l’appentis pour le mettre à l’abri de leur appétit, on a constaté au matin qu’aucun gastéropode n’était venu dans la nuit. Le stratagème fonctionne. Bien sûr, il faudra rester vigilant et rentrer le pot chaque soir au moment de fermer les volets mais si on oublie une fois de temps en temps, ça ira. Toutefois, merci de ne pas informer les escargots de mes possibles distractions.

    Marcher dans la colline et relever sur un petit carnet les noms de toutes les fleurs sans avoir la certitude de pouvoir y arriver, tellement elles étaient nombreuses : fleurs du thym, asphodèle, genêt, ciste cotonneux, immortelle, sainfoin, silène, aphyllante, vipérine, camomille, fenouil, bouton d’or … Et puis il y en a dont il faudra chercher le nom dans les livres de botanique.

    Autour de la table où sont posés pelotes de laine, boîtes à couture, tricots ou raccommodages en cours, parler de la vie et évoquer ce que faisaient nos mères et grands-mères, l’antan, pour vivre avec si peu, leur ingéniosité pour faire durer les choses…

  • Au-delà ce qu’on a perdu.

    A la demande de plusieurs d’entre vous qui m’ont adressé des messages particulièrement forts, ce texte, publié une première fois le 22 avril dernier, est republié ce matin.

    Quand arrive une catastrophe dans une vie, on tombe, et c’est normal parce que c’est aussi dans le corps que les émotions se ressentent. Au moment d’un deuil, par exemple ou de l’une de ces morts quotidiennes que nous vivons tous, maladies, séparations, pertes d’emplois, injustices, on ressent comme un trou béant à l’intérieur de soi : tout s’est écroulé, pulvérisé par ce qui vient de se passer, ouvert aux quatre vents ; de même, l’espace autour de ce qui reste de notre corps est vide puisqu’il n’y a plus de main à tenir ni de joues à caresser ni même de voix à entendre ou de cadeau à faire, voire plus rien à faire, on se sent plus rien du tout. On est perdu dans un lieu obscur et on a beau tendre les bras devant soi, on n’arrive pas à toucher quoi que ce soit pour se repérer et on a beau ouvrir le plus grand possible les yeux, on ne voit rien que le noir.
    Et puis, c’est la vie qui gagne, comme elle gagne toujours un jour ou l’autre. Le sang n’a pas cessé de circuler, ni le cœur de battre, ni la peau de ressentir et d’ailleurs, justement, on sent le vent à nouveau, on remarque qu’il est doux, presque chaud et même joueur avec quelques mèches de cheveux. C’est la mécanique de la vie. Il faudra du temps pour se relever car la catastrophe a rouillé et les membres et l’âme. Ce sera douloureux. On y arrivera. On y arrive. Toujours. Il faut persévérer. On persévère.
    Après, on vit. Autrement. C’est une sorte de résurrection, diraient certains. On n’est plus le même. Rien n’est plus pareil. Certains lieux ou certaines choses n’ont plus le même goût ; peut-être même plus de goût. Mais il y a d’autres lieux, d’autres choses. Revient aussi ce qui a toujours été et sur lequel on s’est toujours appuyé : le risque de vivre pleinement qui, somme toute, est un magnifique paysage avec des creux et des bosses, des pleins et des vides, des déserts et des jungles, des petits chemins et de grandes avenues, des hivers rudes et des étés jouissifs, des plages de sable et de hautes falaises, des petits fossés où coassent des grenouilles et d’impressionnants abîmes vertigineux, des petits rus chantants et des torrents impétueux, des habitudes de toujours et de nouvelles façons de faire totalement imprévues, des arbres isolés au milieu d’un champ ou au bord d’un chemin et des grandes forêts merveilleuses où fleurissent des violettes, des rires et des larmes, des fleurs aussi et des fleurs et des fleurs dans les bois, dans des pots, dans des vases, Mozart qui ne fut jamais la proie du désespoir et Barbara et sa plus belle histoire d’amour et le temps qui ne se rattrape plus, et tous ces gens qui vont et viennent, ceux qu’on a connus, ceux qu’on connait, ceux qu’on connaîtra.
    C’est le sens de la vie.
    Regarder au-delà.
    Au-delà de ce qu’on a perdu.