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écrire à la main - Page 3

  • La lettre.

    En prenant le courrier dans la boîte aux lettres, le soir en rentrant, trouver une lettre. On reconnait l’écriture. On le l’ouvre pas tout de suite. On attend le bon moment de la soirée.
    Il arrive un peu tard, quand l’agitation du jour est terminée, que la cuisine est rangée, le sol balayé, les bruits stoppés, les trois lampes de la chambre allumées.
    On s’assied, on ouvre l’enveloppe avec un coupe-papier, on retire la feuille. Elle est pliée en quatre, dans le sens de la hauteur, comme on faisait soi-même il y a si longtemps. Elle est écrite à la main.
    C’est une vraie lettre, qui dit des choses et qui donne envie d’en écrire une autre en réponse.
    C’est ce qu’on fera au plus vite. Mais pour l’instant, on la relit, on la replie, et on la pose sur le bureau, près des enveloppes bleues et jaunes et du stylo à plume.




  • Un été avec Giono : Colline.

    C’est le premier roman de Giono publié. Un succès immédiat. Le début d’une vie d’écrivain.
    Ce n’est pas rien, ça, un premier roman publié. Tout Giono est là déjà : le ciel, la terre, les hommes et les femmes, le travail, la vie et la mort, la nature, le vent, le feu…
    Giono est jeune encore quand il écrit ce livre. Une trentaine d’années. Ses parents sont des gens simples ; pauvres mais pas misérables : ils ont chacun un travail, élèvent leur fils, mangent à leur faim, s’habillent convenablement. Il y a quelques livres à la maison car les livres n’ont jamais été considérés comme du superflu ; mais il y en a peu – des essentiels uniquement. Le père de Giono lui faisait la lecture. Dans la famille, on ne fait pas de grandes études. On travaille de ses mains.
    Et le jeune homme va écrire des livres. A la main. Il n’aura suivi aucun cours d’écriture…
    On peut voir le manuscrit de Colline sur Gallica. Nous vivons une époque formidable grâce à internet, quand internet sert à cela : croître en savoir.
    Giono écrit Colline entre mai 1927 et février 1928. Depuis 1911, il travaille à la banque. On a vu qu’il y portait un uniforme bleu. Il n’a aucune responsabilité et n’en veut pas ; son travail répétitif ne lui déplait pas car cela lui laisse l’esprit tranquille. Il est déjà tout à son œuvre – rien ne peut l’en éloigner.
    Est-ce qu’il a écrit, un peu, pendant les heures de bureau ? Peut-être parce qu’on voit qu’il a utilisé quelques feuilles à en-tête du Comptoir national d’escompte de Paris ! Certaines de l’agence de Marseille (allait-il parfois travailler à Marseille ?), d’autres de celle de Manosque. On repère même une phrase écrite en travers d’une feuille…. A-t-elle fait irruption, cette phrase, un jour de travail, alors qu’un client complète un bordereau ? Jean le bleu ne cesse jamais d’écrire, que ce soit dans sa tête ou avec sa plume ; les mots coulent comme l’eau claire de la source. Pour ces mots-là, juste une phrase, peut-être y a-t-il eu urgence à les mettre noir sur blanc, sur la feuille là… Ou bien Giono n’a-t-il jamais écrit au bureau, mais, parce que les feuilles c’est cher, en a-t-il pris parfois un peu pour travailler le soir ?
    On relit Colline avec dans une main le livre et dans l’autre la souris qui permet d’aller et venir dans la grosse centaine de feuillets présentés recto/verso. Au bout d’un moment les chats, surpris de cette nouvelle pratique de lecture, viennent un à un s’installer pour profiter de ce qu’on est immobile et poursuivre les siestes entamées précédemment. Le plus vieux se met sur les genoux, la place qui lui revient de droit ; le plus jeune sur une partie du clavier ; un troisième sur les journaux qu’on doit passer à la voisine. La quatrième profite de ce que le jardin soit vide pour y régner seule l’espace d’un après-midi.
    On lit le manuscrit présenté sur Gallica et on lit le livre, dans l’édition Folio ; en même temps ; on va et on vient entre les mots.
    Le titre, au début, c’était La colline. Puis Giono a enlevé l’article. Dans le midi, on dit « aller dans la colline », quand on s’éloigne de la ville pour aller dans les hauteurs. Peut-être quelques exégètes de son œuvre savent pourquoi il a enlevé le « la ».
    « Une feuille de tilleul tombe. » C’est sur la page 2 du manuscrit. La page 27 du livre. Page 27, parce qu’il y a une longue préface qu’on n’a pas lue ; on ne lit plus jamais ni les préfaces, ni les postfaces.
    On continue le jeu de piste : « Les maisons encadrent une petite place de terre battue, aire commune, et jeu de boules ». Même page. Il a écrit ces mots-là, et il ne les a pas changés. Ni enlevés.
    Page 3 : « Le fils Maurras était au service, dans les dragons. » Ah, la suite est changée… On compare. On relit.
    « Aujourd’hui, Gondran sort sur la terrasse. Il tient d’une seule main une bouteille et deux verres ; son autre bras serre contre sa poitrine une dourgue pleine d’eau fraîche et qui ruisselle jusque dans son pantalon ». Page 6. Pas de ratures ni de modifications.
    Page 15 : « Gondran, interloqué, regarde Janet, puis la descente de lit. Rien : des fleurs rouges et bleues ».
    Page 40 : « Justement, Gondran regarde la forme des nuages ».
    Page 53 : « Les deux hommes regardent cette joie folle ; leur joie, à eux, est plus ordonnée. Elle est dedans leur cervelle comme une grande fleur de tournesol ». Pas de ratures là non plus.
    Page 121 : « Oui, tu te souviens, on était tranquille, il y a quelques mois ; ça allait, le blé se vendait bien, on vivotait à la douce entre la barrique, le saloir et la jarre ».
    Page 149, c’est la fin du roman : « Maintenant c’est la nuit. La lumière vient de s’éteindre à la dernière fenêtre. Une grande étoile veille au-dessus de Lure.
    De la peau qui tourne au vent de nuit et bourdonne comme un tambour, des larmes de sang noir pleurent dans l’herbe ».
    Giono n’avait pas écrit d’abord « la peau qui tourne au vent » ; il y a un verbe barré : tremble… De même, avant d’écrire « des larmes de sang noir pleurent dans l’herbe », il avait écrit : « de larges gouttes de sang noir pleurent dans l’herbe ». En dessous, un trait puis le mot FIN en capitales et les dates : 23 mai 1927 – 13 février 1928. Ca fait neuf mois.
    Ce qui compte, ce n’est pas de faire la liste des modifications ou de comparer les versions. C’est de voir. Les mots de Giono écrits par lui-même. Le texte relié sous la forme d’un cahier jaune orangé. Il faisait relier tous ses manuscrits. C’était déjà des livres, puisqu’ils étaient écrits, à l’encre violette ou à l’encre noire. Ecrits à la main. Tout cela respire, tout cela vit. Un manuscrit pour un écrivain, c’est comme un tableau pour un peintre. Mais rien ne vaut de le voir « en vrai ». On se souvient de l’émotion ressentie il y a des années devant un tableau de Van Dongen, au Musée de l’Annonciade à St Tropez : Gitane au balcon. La bague qu’elle porte à un doigt de la main gauche est une minuscule touche de peinture blanche, en relief. On peut la distinguer nettement si on penche la tête. Le peintre a posé la peinture là ; il a fait ce geste personnel, à la fois de travail et de création. C’était ce qui avait fait comprendre toute la nécessité d’aller dans les musées regarder respirer les tableaux et en mesurer l’unicité car un homme en respirant et en travaillant les a créés.
    Pour ce manuscrit de Giono, on a les pages sur Gallica. Comme un livre de peinture. C’est déjà bien. On suit les lignes qui peuvent monter ou descendre ; la ponctuation bien souvent aérienne ; l’écriture calme ou pressée ; les ratures. Giono travaille. Giono écrit.
    Pourra-t-on un jour regarder ce manuscrit en tête à tête ? Le regard de la lectrice, le regard des mots vivants ?