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LIRE / Un poème pour la journée - Page 4

  • Un poème pour la journée. Apparition.


    Pourquoi Apparition, de Mallarmé ? Parce que ce poème fut un éblouissement, un jour, en cours de Français et qu’il fit naître cette envie irrépressible d’atteindre cela qui se nomme la poésie. C’est pour toujours, ces « blancs bouquets d’étoiles parfumées » qui neigent… Avoir imaginé cela, des bouquets qui neigent… Et les « blancs sanglots » … Avoir imaginé cela aussi, que les sanglots puissent avoir des couleurs ! Alors cela veut dire que si on peut donner des couleurs aux sanglots, on peut en donner à …. tout. Les répétitions de sons (assonances ou allitérations) qui font ce rythme, non, plutôt la respiration, le souffle de la vie : « la cueillaison d’un rêve au cœur qui l’a cueilli. » Et pour toujours aussi, cette « fée au chapeau de clarté » à laquelle on a souvent songé, enfant, au moment de s’endormir et à laquelle on pense encore. Cette fée existe puisque le poète lui-même la connait. Un jour, demain, après-demain, dans un an, dans dix ans, ou même encore dans l’au-delà de l’Eternité, elle fera neiger à travers ses mains mal fermées de blancs bouquets d’étoiles parfumées. On le sait bien que toutes les fées font cela.

    Apparition

    La lune s’attristait. Des séraphins en pleurs
    Rêvant, l’archet aux doigts, dans le calme des fleurs
    Vaporeuses, tiraient de mourantes violes
    De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles.
    C’était le jour béni de ton premier baiser.
    Ma songerie aimant à me martyriser
    S’enivrait savamment du parfum de tristesse
    Que même sans regret et sans déboire laisse
    La cueillaison d’un rêve au cœur qui l’a cueilli.
    J’errais donc, l’œil rivé sur le pavé vieilli
    Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue
    Et dans le soir, tu m’es en riant apparue
    Et j’ai cru voir la fée au chapeau de clarté
    Qui jadis sur mes beaux sommeils d’enfant gâté
    Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées
    Neiger de blancs bouquets d’étoiles parfumées.


    Stéphane Mallarmé, Vers et prose, 1893.


  • Un poème pour la journée. Les yeux d’Elsa.


    La première fois qu’on l’a lu, ce poème, on en a eu les larmes aux yeux tellement c’était beau de lire tout cet amour. « Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire / J’ai vu tous les soleils y venir se mirer… » On en est resté tellement impressionné que ces deux vers-là, on les a relus, relus, relus. Il y a plein de beaux vers ensuite, mais celui-ci aussi est beau : « L’iris troué de noir plus bleu d’être endeuillé » - on n’a plus jamais regardé les iris comme avant cette lecture, ni le bleu près du noir ou le noir près du bleu. Et ce vers : « Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes. » Il fallut aller chercher la définition de Golconde comme on l’avait fait de la pechblende. Etre le Pérou, la Golconde, les Indes de quelqu’un… Avoir des yeux d’un bleu brûlant, comme le radium. D’ailleurs, le livre qu’on a et dans lequel est ce poème est bleu, lui aussi. Quand on le prend, il s’ouvre à la page du poème.

    Les Yeux d'Elsa

    Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
    J'ai vu tous les soleils y venir se mirer
    S'y jeter à mourir tous les désespérés
    Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire

    À l'ombre des oiseaux c'est l'océan troublé
    Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
    L'été taille la nue au tablier des anges
    Le ciel n'est jamais bleu comme il l'est sur les blés

    Les vents chassent en vain les chagrins de l'azur
    Tes yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit
    Tes yeux rendent jaloux le ciel d'après la pluie
    Le verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure

    Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée
    Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
    Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
    L'iris troué de noir plus bleu d'être endeuillé

    Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
    Par où se reproduit le miracle des Rois
    Lorsque le cœur battant ils virent tous les trois
    Le manteau de Marie accroché dans la crèche

    Une bouche suffit au mois de Mai des mots
    Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
    Trop peu d'un firmament pour des millions d'astres
    Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux

    L'enfant accaparé par les belles images
    Écarquille les siens moins démesurément
    Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
    On dirait que l'averse ouvre des fleurs sauvages

    Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
    Des insectes défont leurs amours violentes
    Je suis pris au filet des étoiles filantes
    Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d'août

    J'ai retiré ce radium de la pechblende
    Et j'ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
    Ô paradis cent fois retrouvé reperdu
    Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes

    Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa
    Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
    Moi je voyais briller au-dessus de la mer
    Les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa