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Un été avec Virginia Woolf - Page 4

  • Un été avec Virginia : Mrs Dalloway. 1/4

    « Mrs Dalloway dit qu’elle irait acheter les fleurs elle-même ».

    Comment se fait-il qu’on n’ait jamais oublié cette première phrase ? On ne l’a pourtant jamais relu. D’où jaillit-elle, cette familiarité qui se poursuit de page en page ?
    Beaucoup de fleurs.
    Marcher dans la ville.
    S’affairer. Elle s’affaire beaucoup, Mrs Dalloway – cela lui évite de trop penser. Elle est si raisonnable, semble-t-il.
    Croiser des gens. Ils ont leur vie.
    Revoir des gens. Des gens qui se retrouvent après tant d’années et se donnent des nouvelles, avides de savoir si, oui ou non, ils peuvent s’estimer heureux de ne pas avoir trop raté leur vie.

    Poursuivons notre lecture.




  • Un été avec Virginia Woolf : La chambre de Jacob. 2/2

    Les traces de Jacob.

    La chambre de Jacob raconte l’histoire d’un jeune homme, anglais, étudiant à Cambridge à partir de 1906, et qui meurt au cours de la Première Guerre mondiale. On fait sa connaissance alors qu’il est tout enfant ; sa mère est veuve et élève seule ses trois garçons. On le retrouve étudiant ; il a des amis ; rencontre des femmes ; fait un beau voyage en Grèce. Il est assez romanesque : il voudrait vivre un grand amour. Il ne réfléchit jamais très longtemps, car quand les choses prennent trop d’acuité, il a peur. Il se réfugie alors dans les livres. Puis il meurt. Rien n’est vraiment précisément raconté, mais tout est dit de sa vie.
    Fauché en pleine jeunesse, il ne deviendra ni père de famille, ni directeur de banque, ni vieux, ni bedonnant. Il ne vivra pas les désillusions propres à la vie de chacun. Mais s’il avait vécu ? Quelle aurait été sa fécondité sur la terre ? Aurait-il brisé les barrières des conventions ?
    On comprend que dans ce roman Virginia Woolf se questionne sur la vie, sur ce qu’on a à vivre, sur ce qui fait qu’elle est pleine et foisonnante, rassasiante. Jacob nait. Il vit. Il meurt. Que reste-t-il ? A la fin du livre, sa mère range l’appartement de son fils mort et trouve une paire de vieux souliers ; elle se demande quoi en faire. Est-ce la seule trace laissée par Jacob ?
    Quand on a lu ce roman la première fois, on était très jeune. Il n’y avait pas d’alternative au choix de vie qu’on voulait faire : il fallait vivre pleinement et pour cela, vivre des moments très forts, prendre des risques, aller à l’extrême. Jamais de demi-mesures. Que du grand. Rencontrer Virginia Woolf à ce moment-là fut une expérience inoubliable car on comprenait, à tort ou à raison, on ne sait pas, n’ayant lu aucune biographie sur elle ni aucune analyse de son œuvre, qu’elle-même se posait cette question fondamentale : vivre, oui, mais pourquoi ? On avait relevé ce passage à l’époque, et il parle tout autant aujourd’hui : « Vieil habitant de Scarborough, Mr Dickens se tenait discrètement un peu en retrait, fumant sa pipe. Elle lui posait des questions, lui demandait le nom des gens, et par qui était tenu à présent le magasin de Mr Jones – parlait de la pluie et du beau temps – demandait si Mrs Dickens avait expérimenté ceci ou cela – et les mots tombaient de ses lèvres comme des miettes de biscuits secs ». Pour quelqu’un qui s’ennuyait profondément dans sa vie et avait peur de rater le coche de l’absolu, ces quelques lignes étaient comme un sésame pour tout envoyer paître. « Pourquoi ? pourquoi ? pourquoi ? », fait-elle soupirer à un des personnages. Une deuxième fois il y a encore « pourquoi ? pourquoi ? » Tout au long du livre, les personnages ont envie de dire certains mots, et puis…. Non, ils n’osent pas. Alors, ils vont au théâtre, ils se réunissent, ils lisent des livres : « dans quel but ? de même pour les livres. Qu’est-ce que nous cherchons dans des millions de pages ? Sans cesse, toujours, avec espoir, nous tournons les feuillets ». Ils tuent le temps.
    On est resté la première fois comme aujourd’hui, subjugué par la vision du monde de Virginia Woolf et la faculté qu’elle avait de le décrire tel qu’on le voit : par bribes, sans forcément de continuité, et avec une lucidité incroyable. Même si les personnages appartiennent à une classe sociale bien précise dans un pays bien précis à une époque bien précise et que tout ceci n’a rien à voir avec notre propre quotidien, ils nous ressemblent. Comme eux, on va, on vient, on passe d’une chose à l’autre ; parfois on parle et personne n’écoute car ils sont peu nombreux ceux qui savent que tout a de l’importance : « Mr Flanders ouvrit vivement la portière, sortit du compartiment les bagages de Mrs Norman, en disant ou plutôt en marmottant : « Permettez… », de l’air le plus timide du monde, et le plus embarrassé, vraiment ! « Qui donc est… », demanda la mère à son fils, qui l’attendait sur le quai ; mais comme il y avait beaucoup de monde, et que Jacob était déjà loin, elle ne termina pas sa phrase. Elle était arrivée à Cambridge, elle allait y passer le weekend ; on ne voyait dans cet endroit, le jour durant, que des jeunes gens dans les rues et autour des tables rondes ; aussi oublia-t-elle complètement son compagnon de voyage ; il disparut de son esprit, comme une épingle tordue, jetée par un enfant au fond d’un puisard, tourbillonne un instant dans l’eau et disparaît pour toujours ». Interchangeables, les gens.
    Jacob a traversé la vie rapidement. Que reste-t-il ? C’est peut-être là le rôle de l’écrivain : créer des traces pour qu’il n’y ait plus jamais plus rien.