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philippe jaccottet - Page 2

  • Odysseus/Ulysse. 5. Avec tout ce que j’ai fait pour toi.


    Donc, comme on le disait, on sait dès le début du chant I qu’Odysseus/Ulysse est vivant et bloqué quelque part, en partie parce que Poséïdon l’a dans le nez. Athéna en parle à Zeus, son père, et lui demande d’intervenir pour qu’Ulysse puisse enfin rentrer chez lui. Zeus accepte. Il envoie Hermès chez Calypso, la déesse qui retient Odysseus/Ulysse prisonnier depuis sept ans, pour faire part à cette dernière de sa décision : elle doit laisser partir Odysseus/Ulysse car son destin est de rentrer chez lui. C’est un ordre.
    C’est en piteux état qu’Odysseus/Ulysse était arrivé chez Calypso qui lui a sauvé la vie. Au début, tout se passe à merveille. Odysseus/Ulysse ne se sent pas prisonnier, d’autant que l’île est un paradis et que Calypso est une déesse magnifique. Crac ! crac ! Odysseus/Ulysse succombe aux charmes de Calypso qui le trouve pas mal non plus. Et voilà, tout nouveau, tout beau. Mais au bout d’un moment, c’est moins drôle : Odysseus/Ulysse se languit de chez lui. On peut se demander pourquoi puisque chez Calypso, il ne manque de rien et tout est en abondance ! Il pourrait même devenir immortel et vivre ainsi, pour toujours, sans rien faire (sauf quand il est occupé avec Calypso, bien sûr…), manger de bonnes choses, boire du bon vin, se dorer au soleil, etc. Profiter de la vie, pourrait-on dire. A Ithaque, petite île aride, il n’y a que de la pierre. Seulement, Ithaque, c’est chez lui. Ne dit-on pas qu’un petit chez soi est mieux qu’un grand chez les autres ?

    « C’est un endroit bon pour les chèvres »
    (L’Odyssée, trad. E. Lascoux, chant IV, l. 606).
    « Terre à chèvres »
    (L’Odyssée, trad. P. Jaccottet, chant IV, l. 606)
    « Elle nourrit plutôt les chèvres »
    (L’Odyssée, trad. Leconte de l’Isle, rhapsodie IV, p. 74)
    « Ce n’est qu’une île à chèvres »
    (L’Odyssée, trad. V. Bérard, chant IV, l. 606)




    Calypso est obligée de laisser repartir Odysseus/Ulysse, car il n’est pas question pour elle de désobéir à Zeus. Toutefois, elle exprime son mécontentement. Quand elle a recueilli Ulysse, il était perdu, il avait faim, il n’avait rien à se mettre, tous ses compagnons étaient morts, il était seul, il n’avait plus rien. Elle estime qu’elle lui a tout donné. Tout. A manger. A boire. Des vêtements. Du repos. De l’amour. De la tranquillité. Elle-même, ce qui n’est pas rien. Et maintenant, l’ingrat, le voilà qui veut rentrer chez lui ! Quand elle l’aide à tout préparer pour son départ, elle dresse à Odysseus/Ulysse un tableau épouvantable de ce qui l’attend quand il l’aura quittée : on ne sait jamais, il pourrait changer d’avis et vouloir rester...
    A titre personnel, on en a connu, des personnes qui pensaient comme cela, n’hésitant pas à dire : Avec tout ce que j’ai fait pour toi ! Faire naître la culpabilité chez l’autre, comme c’est courant, n’est-ce pas ? Universel. Comme l'Odyssée.
    « Lui, c’est bien moi qui l’ai aimé, moi encore qui l’ai nourri, moi toujours qui lui ai promis
    de le rendre immortel, et de lui épargner la vieillesse ! »
    « Tu veux donc comme ça t’en retourner chez toi, dans ta patrie,
    là, tout de suite, c’est cela ? Dans ce cas, je te souhaite bien du plaisir !
    Oui, car si tu connaissais vraiment, si ton esprit savait tout ce que le destin te réserve, avant d’atteindre ta patrie, ma foi,
    tu choisirais sûrement la tranquillité de mon foyer, avec moi, et l’immortalité, tiens, oh oui. »
    (L’Odyssée, trad. E. Lascoux, chant V, l. 135/137 et l. 204/209)

    « Et moi je l’accueillis, je le nourris, je lui promis de le rendre immortel, et qu’il ne vieillirait jamais »
    « Ainsi tu veux rentrer chez toi, dans ta patrie,
    Maintenant, sans attendre… Alors, et malgré tout, adieu !
    Certes, si tu pouvais imaginer tous les soucis
    que le sort te prodiguera jusqu’au jour de ton retour,
    tu resterais »
    (L’Odyssée, trad. P. Jaccottet, chant V, l. 135/136 et l. 204/208)

    « parce que je garde auprès de moi un homme mortel que j’ai sauvé et recueilli seul sur sa carène (…) Et je l’aimai et je le recueillis, et je me promettais de le rendre immortel et de le mettre pour toujours à l’abri de la vieillesse »
    « Divin Laertiade, subtil Odysseus, ainsi, tu veux donc retourner dans ta demeure et dans la chère terre de la patrie ? Cependant, reçois mon salut. Si tu savais dans ton esprit combien de maux il est dans ta destinée de subir avant d’arriver à la terre de ta patrie, certes, tu resterais ici avec moi. »
    (LOdyssée, trad. Leconte de l’Isle, rhapsodie V, p. 87 et pp. 89/90.

    « Ce mortel, c’est moi qui l’ai sauvé (…) c’est moi qui l’accueillis, le nourris, lui promis de le rendre immortel et jeune à tout jamais. »
    « Fils de Laërte, écoute, ô rejeton des dieux, Ulysse aux mille ruses ! … C’est donc vrai qu’au logis, au pays de tes pères, tu penses à présent t’en aller ? … tout de suite ? … Adieu donc malgré tout !... Mais si ton cœur pouvait savoir de quels chagrins le sort doit te combler avant ton arrivée à la terre natale, c’est ici, près de moi, que tu voudrais rester pour garder ce logis et devenir un dieu. »
    (L’Odyssée, trad. V. Bérard, chant V, l. 130, l. 134/136, l. 202/206)

  • Odysseus/Ulysse. 3.

    Odysséus/Ulysse, c’est depuis toujours qu’on l’aime. Sachant tout juste lire, on avait reçu en cadeau un livre d’images racontant ses aventures. Banco : Odysseus/Ulysse, c’est un héros sur lequel on peut s’appuyer : confronté aux pires difficultés, il a toujours une solution, il sait quoi faire et donc, il s’en sort. Et Vivant.

    C’est ainsi qu’en le prenant comme modèle, on s’est toujours méfié du chant des Sirènes qui disent toujours ce qu’on voudrait bien entendre, ce qui est une solution de facilité à laquelle il est préférable de ne pas se laisser aller parce qu’on risquerait de le regretter.

    « Par ici, viens par ici, le bel Ulysse ! Gloire au joyau des Achéens !
    Personne qui n’ai croisé par ici, non, pas un noir vaisseau,
    Avant d’avoir senti le miel de notre voix couler de notre bouche :
    Tout le monde s’en va ravi et rempli de savoir. »
    (L’Odyssée, trad. E. Lascoux, Chant XII, vers 184/188).
    « le miel de notre voix »… Tu parles !...
    « Viens, Ulysse fameux, gloire éternelle de la Grèce,
    Arrête ton navire afin d’écouter notre voix !
    Jamais aucun navire noir n’est passé par là
    Sans écouter de notre bouche de doux chants. »
    (L’Odyssée, trad. P. Jaccottet, Chant XII, vers 184/188)
    « Viens ici ! viens à nous ! Ulysse tant vanté ! l’honneur de l’Achaïe! … Arrête ton croiseur : viens écouter nos voix ! Jamais un noir vaisseau n’a doublé notre cap, sans ouïr les doux airs qui sortent de nos lèvres ; puis on s’en va content et plus riche en savoir, car nous savons les maux, tous les maux… »
    (L’Odyssée, trad. V. Bérard, Chant XII, lignes 184/189).
    « Viens, ô illustre Odysseus, grande gloire des Akhaiens. Arrête ta nef, afin d’écouter notre voix. Aucun homme n’a dépassé notre île sur sa nef noire sans écouter notre douce voix ; puis il s’éloigne, plein de joie, et sachant de nombreuses choses. »
    (L’Odyssée, trad. Leconte de l’Isle, Rhapsodie XII, p. 207)
    Vaisseau, navire, croiseur, nef… On opte pour navire.

    De même, des Cyclopes prêts à tout dévorer, ces tyrans qui fonctionnent à la peur sous prétexte qu’ils sont forts, ceux pour qui tout gentil est une possible proie, eh bien, à chaque fois qu’on en a rencontré un, on lui a dit qu’on n’était personne. Non non non ! On a déjà fait demi-tour ! Il n’y a personne à dévorer !

    « Personne, c’est mon nom : oui, c’est Personne que m’appellent
    Ma mère, mon père, et tout le monde, tous mes compagnons. »
    (L’Odyssée, trad. E. Lascoux, Chant IX, vers 366/368)
    « Je m’appelle Personne, et Personne est le nom
    Que mes parents et tous mes autres compagnons me donnent. »
    (L’Odyssée, trad. P. Jaccottet, Chant IX, vers 366/367)
    « C’est Personne, mon nom : oui ! mon père et ma mère
    et tous mes compagnons m’ont surnommé Personne. »
    (L’Odyssée, trad. V. Bérard, Chant IX, lignes 366/368)
    « Mon nom est Personne. Mon père et ma mère
    et tous mes compagnons me nomment Personne. »
    (L’Odyssée, trad. Leconte de l’Isle, Rhapsodie IX, page 154).

    Croyez-le, enfant confronté à une situation familiale chaotique, être personne, on aurait bien aimé. Le joli volume illustré dans lequel on lisait, relisait, relisait sans cesse l'Iliade et l'Odyssée, on le garda longtemps. Il disparut un jour. Mais on le reconnaîtrait entre mille. Non, entre des millions de livres. Et même, car nul doute que ce livre héroïque a survécu à toutes les bennes du monde et qu’il est possiblement quelque part, entre des milliards de livres.