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nature writing

  • Passer soirée dans le pays qui vient de loin.

    Lire avec un grand plaisir le roman d’André Bucher, Le pays qui vient de loin, conseillé par un ami blogueur. On parle d’André Bucher comme le chef de file de la « nature writing » française…. Il décrit là le monde paysan avec toutes ses difficultés, sa misère, sa rudesse, que le côtoiement quotidien de la nature rend supportable. On y voit aussi ses beautés : les paysages somptueux, les nuits claires, la vie au dehors, la noblesse du travail agricole dans le sens où il a un début et une fin, ce qui le rend d’une certaine façon logique : on plante puis on récolte, par exemple. Le jeune héros trouve un sens à sa vie dans la rencontre avec cette ferme familiale dont on a voulu l’éloigner. Mais on revient toujours au pays, au lieu qui permet de comprendre le pourquoi du comment et, comme il le dit, dans « l’insolence bénie de la jeunesse » :

    « La vie, c’est comme le ciel : on ne peut se restreindre à la peindre en noir et blanc. »
    On lira prochainement d'autres romans de cet auteur. Ce serait dommage de ne pas les connaître.

  • Un été avec Giono : Que ma joie demeure.

    Après la lecture de Que ma joie demeure, on peut se demander pourquoi Giono n’est pas plus connu, plus lu et, osons le dire, plus vénéré ; pourquoi il reste pour beaucoup d’entre nous seulement un écrivain français classique dont on a lu un roman au collège ou au lycée, le plus souvent Regain ; pourquoi il n’est pas dans le top dix des écrivains « nature writing » comme en édite Gallmeister, ni dans celui des hérauts de la sobriété heureuse chère à Pierre Rahbi…

    On peut lire Que ma joie demeure au premier niveau. Voilà encore une histoire de paysans. Leur vie est dure. Peu à peu, leur terre aride va devenir féconde et produire tant et plus ; pas seulement du blé, mais aussi des fleurs. Les animaux s’installent dans l’histoire et y jouent un rôle à part entière : un cerf, puis des biches, et des faons ; des juments et un étalon ; sans oublier les oiseaux. Le lyrisme de Giono en impose dans de nombreux passages ; le repas du dimanche, le premier que les voisins prennent tous ensemble (chapitre VII) ; les semences (pages 245 et suivantes) ; Il y en a tant…

    Pourtant, on ne saurait réduire l’œuvre de Giono à cette lecture « agricole », quasi naïve. Non non, Giono, ce n’est pas celui qui décrit la vie paysanne avec utopie. Il est tout à fait lucide : il parle de la faiblesse des hommes, des difficultés à accepter le partage et la différence, l’incapacité de certains à se décentrer d’eux-mêmes ; il reconnaît que la vie est dure, celle des paysans (pas trop de sentimentalisme dans leur vie) ; il sait dire l’ennui, la douleur, la vieillesse, la solitude. Il n’oublie pas non plus la mort : Silve est mort, et Aurore décide, à la fin du roman, de ne pas aller plus loin.

    C’est peut-être parce qu’on a lu Que ma joie demeure avec Bach en fond sonore qu’on a bien senti combien ce livre est un guide pour comprendre ce qu’est la joie. Bien sûr, la magnifique cantate BWV 147, à laquelle le titre fait référence : quand Bobi décide d’aller chercher des biches pour le cerf, quelqu’un lui demande pourquoi et il répond : « C’est fait pour le grand profit. C’est fait, mon vieux pour que notre joie demeure » (page 168). Pour accompagner l’exaltation de la joie naissante, il y eut aussi les concertos brandebourgeois. Bach…. Giono aimait la musique. Beaucoup. Il commandait des disques et quand il les recevait, il les écoutait avec vénération, il s’en nourrissait. Le livre est rempli de cadence, d’unisson (page 156). C’est beau.

    Oui, c’est un livre magnifique. Il fait frémir de plaisir car on aime cette certitude que la vie, ce n’est pas faire pour faire, mais pour donner du sens, pour être rassasié. Le mot plénitude manque peut-être d’incarnation pour qualifier la philosophie de Giono : le mot rassasiement paraît plus proche … Ou encore le mot satiété... Les prochaines lectures permettront de préciser tout cela, certainement. Chercher les mots justes...

    Au départ de l’histoire, Jourdan et Marthe sont des êtres mornes. Ils se lèvent le matin sans projet, mais non pas sans travail : ils accomplissent leurs tâches d’une façon mécanique. Bref, ils s’ennuient. Et ils le savent. Ils sont tout à fait conscients de leur situation. Autour d’eux, tout est monotone, comme les sillons si droits que Jourdan trace au moment où il rencontre un feu-follet, Bobi qui va lui montrer où est la joie. Il apprend d’abord à Jourdan, puis à Marthe, et à tous les autres personnages, à mettre un terme à une angoisse existentielle qui est bien celle de notre monde : être affairé en permanence sans jamais se sentir repus, être dans l’attente, sentir en soi une béance atroce. Page 228, un joli dialogue entre Bobi et Jourdan :
    « Jourdan s’était assis au bord du seuil juste en face du couchant.
    « Je n’avais jamais vu l’automne, dit-il.
    Ce n’est pourtant pas le premier.
    Je n’avais jamais eu le temps ».
    Bobi les aide à mettre un terme à leur inquiétude : « L’inquiétude. Toujours attendre. Toujours vouloir, avoir peur de ce qu’on a, vouloir ce qu’on n’a pas. L’avoir, et puis tout de suite avoir peur que ça parte. ». (page 208).

    Cette joie, comment se manifeste-t-elle ? Et bien c’est tout d’abord faire des choses inutiles, comme planter des narcisses rien que pour le plaisir de les voir fleurir ; c’est jeter devant la maison un sac de blé qu’on garde au cas où, attendre que les oiseaux viennent et se réjouir de les voir picorer ; c’est inviter les voisins pour la première fois et partager un repas du dimanche ; c’est apprendre à nommer les étoiles du ciel.

    C’est ensuite savoir distinguer l’essentiel de l’accessoire. Jourdan, Marthe et leurs voisins deviennent acteurs de leur propre vie et décident d’être heureux : « nous sommes sous les branches fleuries du ciel » (page112). « ne plus être tracassé par le désir de gagner » (page 160). « Le monde se trompe (…). Vous croyez que c’est ce que vous gardez qui vous fait riche. On vous l’a dit. Moi je vous dis que c’est ce que vous donnez qui vous fait riche. Qu’est-ce que j’ai moi, regardez-moi ». (page 165). « Au fond, être joyeux, c’est être simple ». (Page 269)

    En ce sens on peut dire que Giono était un visionnaire, comme s’il savait ce que le monde allait devenir, un monde désincarné, desséché, aseptisé ; rappelons que le roman a été écrit en 1935. Lire Giono en 2015, c’est constater sa lucidité. Page 316, un long passage décrit ce que plante Jourdan. Uniquement ce dont il a besoin : « Autour de la Jourdane poussait tout ce qui était nécessaire à la vie » ; du blé ; des fleurs ; il y a une source ; donc un potager ; et du lin parce que c’est bleu ; et du chanvre ; et donc Jourdan construit un métier à tisser …

    « Il faudrait que la joie soit paisible. Il faudrait que la joie soit une chose habituelle et tout à fait paisible, et tranquille, et non pas batailleuse et passionnée. Car moi je ne dis pas que c’est de la joie quand on rit ou quand on chante, ou même quand le plaisir qu’on a vous dépasse le corps. Je dis qu’on est dans la joie quand tous les gestes habituels sont des gestes de joie, quand c’est une joie de travailler pour sa nourriture. Quand on est dans une nature qu’on apprécie et qu’on aime, quand chaque jour, à tous les moments, à toutes les minutes tout est facile et paisible » (page 351).

    Oh, quel bonheur de lire Giono cet été !