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proust

  • Le fil jaune.

    Dans le port de la Seyne, un bateau est jaune. Ce matin, là, le soleil le fixe tout particulièrement. C’est un beau jaune, un peu jaune d’or pâle. Pas canari ; plutôt poussin. Doux, en fait. Il fait penser au petit pan de mur jaune de la vue de Delft dont parle Proust.
    A moins d’une heure de là, on croise une dame au chandail du même jaune moelleux porté sur un chemisier blanc. Et on repense au tableau.
    Sur l’heure de midi, les stores jaunes de l’endroit où on travaille sont baissés. Mais ils sont trop vifs pour entrer dans le souvenir du tableau.
    Plus tard encore, des feuilles jaunes sont posées sur une table. C’est un jaune terne, celui du brouillon.
    On se languit de pouvoir se plonger dans la contemplation du tableau, quand on sera rentrée, tout à l’heure.
    Enfin on prend la route du retour. Au coin du port, le bateau jaune est bien là, posé sagement sur l’eau calme. La fin du jour endort la teinte d’or, mais ne l’assombrit pas.
    Une fois posés sac, clés, et dossiers, une fois caressés les chats, on attrape en haut de l’étagère un livre qu’on aime bien. On sait exactement où est la reproduction du tableau de Vermeer, Vue de Delft. C’est un livre qu’on a depuis longtemps. Quelques reproductions sont collées sur quelques pages du livre.
    Pourquoi Vermeer a-t-il peint ce tableau tout entier, et non pas seulement le pan de mur ? Il doit y avoir des textes là-dessus, sur le tableau, sur Vermeer, sur Proust et le tableau ; on ne les a jamais lus. On a simplement, depuis toujours qu’on connait ce tableau, regardé cette vue tranquille comme on voudrait que la vie soit : la femme dont le tablier s’accorde avec les toits ; les bateaux qui se reposent ; le vent léger qui fait friser la surface de l’eau ; les nuages de toutes teintes comme un ciel sait le faire ; et le soleil qui s’adresse à ce pan de mur, comme si c’était là qu’en Hollande, on pouvait comprendre ce qu’est le Sud.


  • C’est dimanche : aller au concert.


    S’asseoir et attendre fébrilement le début du concert.
    Les musiciens accordent leurs instruments et on repère quelques notes de ce qu’on va entendre. Surprise : c’est la sonate de Franck. La sonate !
    Quand les deux jeunes musiciennes s’installent et commencent à jouer, on a le souffle coupé, comme à chaque fois qu’on l’entend – comme peut-être Swann, ce premier soir-là.
    Et même si la respiration reprend peu à peu, elle reste haletante, car on a soif d’avancer dans ces notes si familières.
    Les souvenirs reviennent – ceux du temps jadis quand on écoutait cette sonate sur un disque vynile, ou quand on allait au concert le dimanche après-midi, déjà, à Paris, en automne, ou tard, en hiver, comme quand on avait croisé Régine Crespin vêtue d’une grande cape noire qui nous avait dit : « Mais, Mademoiselle, la musique, c’est fait pour rêver » ; quand parmi ceux qui ont disparu, emportant avec eux le plein de la vie, certains étaient encore là et riaient mais on ne savait pas l’urgence ; quand on lisait abasourdie Du côté de chez Swann pour la première fois - ceux du temps qui a suivi, quand c’était déjà le temps de la relecture et de la rencontre avec Debussy, et le temps des abonnements pour de multiples concerts ; quand on déménageait une fois, deux fois, trois fois, plus de caisses de livres que de meubles ou de chaises ; quand des petits piaillaient et qu’on les amenait visiter des musées - ceux des périodes suivantes, et puis encore après, quand on avait peur que le temps soit perdu car on perdait des gens.
    Revient en mémoire, les dernières notes jouées, cette phrase de Seiji Ozawa : « Face à la souffrance, la musique est impuissante et nécessaire ».
    Applaudir à tout rompre ces musiciennes et leur crier « Merci ! » pour avoir créé ce qui sera demain un souvenir bien rond, bien plein.