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CONTEMPLER / Liste de contemplation - Page 3

  • Liste de contemplation : Hépatica triloba

    Ici, quand on dit : « je monte à la Grotte », nul besoin de préciser de quoi il s’agit. Disons pourtant ce qu’il en est : il s’agit de la chapelle dédiée à Ste Marie Madeleine installée dans la grotte sur le chemin qui monte au sommet de la Sainte Baume. Pour l’atteindre, il faut marcher et, donc, monter. En partant de l’hôtellerie, on suit la sente forestière dont l’ombre se rafraîchit au fur et à mesure qu’on approche de la haute roche grise verticale. En pleine région méditerranéenne, on est au milieu de feuillus, des hêtres principalement, de houx, d’ifs, de lierre envahissant et de fleurs dont la plupart, allez savoir pourquoi, sont bleues. On est dans une forêt fossile. Les couleurs dominantes sont le vert et le marron des arbres, le mauve des fleurs, le gris foncé des pierres et de l’ombre. De part et d’autre du sentier, les violettes s’affichent en coussins : en voici un, puis un autre, et encore un autre ! C’est touchant de voir ces fleurs ayant poussé si rapprochées les unes des autres. La violette n’aime peut-être pas la solitude ? Pour sentir leur parfum, il est nécessaire de s’agenouiller puisque leur tige est courte et ne dépasse que de très peu le tapis de feuilles. Elles sont innombrables et font pétiller les yeux de joie à leur façon de s’incliner vers la terre d’un air coquin tout en pointant leurs pétales pour ne rien perdre de ce qui se passe. Innombrables, oui, ce ne sont pourtant pas les plus nombreuses sur le chemin de la Grotte : partout, les sereines anémones bleues dont le nom savant est hépatica triloba foisonnent et colorent le sol de leur jolie teinte lavande. Triloba car leurs feuilles ont chacune trois lobes. On fouille dans l’épaisseur de feuilles mortes qui deviendront de l’humus dans longtemps pour en sortir quelques feuilles et compter les lobes en les suivant du doigt : un, deux, trois. La fleur, elle, a six pétales. De nombreuses étamines blanches tranchent sur la belle corolle bleue ; ce blanc guidera bien les insectes vers le pistil. On laisse les fleurs, bien sûr. Pas question d’en cueillir. Pourtant, au retour, quand on aura longé la crête dans une garrigue blanche embaumant la thym et qu’on sera redescendu par la forêt, on trouvera au milieu du chemin deux fleurs qui ont été cueillies et jetées par terre. Déjà flétries, on les prendra pour les mettre dans le petit carnet noir.




  • Liste de contemplation. Deux ans après l’incendie dans la forêt des Maures.


    Cet endroit de la forêt des Maures, après le barrage du Trapan et jusqu’à la plage de Pellegrin, a brûlé il y a deux ans. En ce matin de printemps, on y marche dans un presque champ d’asphodèles. Elles ont survécu à la rage de l’incendie grâce à leurs racines bien enfouies dans le sol. En ont-elles aussi retrouvé une certaine vigueur ? C’est possible car les promesses de floraison sont tout aussi nombreuses : il faut sans cesse contourner des bouquets de feuilles posées çà et là d’où émergeront des tiges coiffées de grappes de fleurs blanches qui fleuriront progressivement du bas vers le haut. Voici une bonne raison de revenir dans une quinzaine de jours.
    Le sol est resté couleur de cendre, surtout entre les touffes de lavande et de cistes à feuilles de sauge. Ceux-ci sont foison. Les fleurs vigoureuses s’offrent totalement aux papillons et autres insectes qui viennent les visiter, se plonger dans leurs étamines avant d’aller ailleurs continuer ce bain de pollen. On respire en passant la main sur les toupets violet foncé qui attirent çà et là quelques papillons citrons l’incomparable parfum de la lavande. Une pause près d’un vaste buisson de lavande permet, parce qu’on reste immobile, d’admirer ensuite le ballet des bourdons.
    Les troncs et les branches carbonisées rayent le paysage et freinent le passage. En les écartant, on garde sur les mains d’autres traces de cendres. En contre-bas, tout à l’heure, on a palpé le liège de chênes dont quelques branches reverdissent : l’émotion est là devant cette vie revenue dans ce lieu qu’on vit déchiqueté après le feu roulant sous le vent.
    La sente monte et descend, bruisse parfois. Encore plus loin, le monde est devenu jaune : les buissons de ce qu’on croit être de la cytise à feuilles sessiles ont poussé à mi-hauteur des troncs des chênes. Ils font flamboyer les bords du minuscule sentier où affleurent quelques souches. C’est comme un tableau : le jaune des fleurs, le noir des troncs, le vert des feuilles, le bleu du ciel et de la mer qui se confondent. Revient en mémoire cette question de Walt Whitman : « Votre œuvre peut-elle faire vis-à-vis à la pleine campagne et au bord de la mer ? » Oh ! que non ! A jamais on répondra non à cette question, surtout au printemps dans la garrigue et le maquis.
    En descendant sur la plage du Pellegrin, on s’assied sur les coussins de posidonies que les marées ou les tempêtes ou les vents, on ne sait pas comment cela s’est fait, ont ramené sur le sable. Ces fleurs de l’eau sont desséchées, désormais couleur du sable qui les a vues naître. L’anse est douce au regard attiré par l’horizon et bercé par le ressac moussu.