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jean giono

  • Nouvelles provisions : Pescallo.

    Le lac de Côme, c’est comme une mer. C’est grand. On en voit l’horizon vraiment très loin. Ses côtes sont bordées de ports innombrables. Des bateaux de toutes tailles vont et viennent sans fin ; de petits voiliers à la voile aigüe, des hors-bords pressés aux cuivres aguicheurs, des ferry-boats remplis de voyageurs qui ne cessent de prendre des photos, des « rapidos » qui tracent leur chemin en ligne droite. Tous ces bateaux font des vagues et du ressac et quand le vent se lève, on pourrait même parler de houle. Il y a aussi des barques, en bois ; mais souvent, elles sont à sec au bord des pannes. Et qui dit bateaux, dits matelots. Comme Marco. Sur le port de Torno, il vend les tickets, règle la descente et la montée des voyageurs, amarre les ferrys, les laisse repartir et, entre temps, écoute la radio ou va discuter sur la place, juste devant le Bar Italia. Rapidement, on a sympathisé car on a passé du temps avec lui pour organiser des tours du lac. Il nous a bien mentionné, sur le petit dépliant, les horaires et les étapes, en utilisant des fluos de couleurs différentes. Cela lui a plu quand on lui a dit qu’on ne voulait pas prendre de « rapido » car ce qu’on voulait, c’était prendre toute notre temps. Et quand, le matin, on ouvre les volets et qu’il nous aperçoit, il nous fait un petit signe en guise de bonjour. Il faudra attendre après le petit déjeuner, quand on sortira faire quelque pas, poster du courrier ou simplement comme ça, pour qu’on se dise bonjour plus amplement et qu’il nous rappelle à quelle heure est le bateau qu’on veut prendre aujourd’hui. On fait des efforts pour parler en italien, et lui, en souriant, répond en français.
    - A che ora è el ferry per Bellagio, prego ?
    Mais le lac de Côme, ce n’est quand même pas la mer, car on y voit des cygnes. Comme ce matin-là, à Pescallo. Il était encore très tôt et il faisait si chaud qu’on aurait bien aimé se baigner un peu. Alors, on descendit loin de la foule. Là, ce qui fut un port de pêche était tout immobile et désert. L’anse bien protégée par quelques maisons silencieuses. Les bateaux se reposaient aussi. En face, les montagnes si boisées qu’elles en étaient frisées tremblotaient sous le soleil et le ciel bleu tirait les cœurs vers l’allégresse. On osa briser l’onde lisse par quelques pas furtifs car on ne voulait pas déranger. Attirés par ce mouvement, un cygne alors surgit du plein soleil. Il s’arrêta. Un deuxième le suivit et s’arrêta également. Il ne fallait plus ni bouger, ni même respirer. Ils étaient là, si près ! Quand ils eurent fini leur inspection et jugèrent qu’on avait simplement posé là, oubliés peut-être par des humains négligents, quelques chapeaux et plusieurs paires de pieds sans aucun danger, trois petits arrivèrent, affairés, bien rangés les uns derrière les autres.
    En exergue au Serpent d’étoiles, Giono cite ces mots de Walt Whitman : « Votre œuvre peut-elle faire vis-à-vis à la pleine campagne et au bord de la mer ? »

  • Un été avec Giono : Jean le bleu.

    Pourquoi donc n’avait-on jamais lu Jean le bleu ? Comment se faisait-il que ce livre-là n’était pas venu pour être lu ? On en avait eu pourtant beaucoup entre les mains, des Giono. Mais ce Jean le bleu, il n’était même pas sur les rayons de la bibliothèque et on n’avait pas le souvenir de l’y avoir jamais vu. Il n’avait pas fallu le racheter, mais l’acheter tout court, au Petit pois, à Manosque, un samedi matin ensoleillé afin que la série des Giono soit la plus complète possible.
    Le livre n’était pas un inconnu. On savait que Giono y parlait de son enfance et qu’il y rendait hommage à son père. Celui-ci ne fait pas que l’élever, il l’initie à la vie dans le sens d’une initiation tout autant magique que poétique et rituelle car il veut que son fils devienne un être sensible : « Je ne savais pas que tout ce qu’il disait alors s’en allait en avant sur ma route pour m’attendre » (page 200).
    On a commencé la lecture face à la mer, un jour de grand beau temps. On avait face à soi deux bleus : un très clair et immaculé, celui du ciel ; un autre plutôt turquoise et hachuré de stries brillantes car le vent s’était levé. Dans Jean le bleu, de quel bleu s’agit-il ? De quel bleu est-il, Jean ?
    Dès la page 6, Giono nous indique que le tablier de son père est bleu. Et cela donne l’idée de relever tous les bleus du livre. Le père est cordonnier ; son tablier est celui d’un ouvrier, donc le bleu doit être foncé, peu salissant. On relève que le boulanger, le fameux, porte toujours un maillot blanc à rayures bleues ; voilà le bleu des marins ; César a mis ses habits du dimanche : il porte une ceinture de laine bleue (page 131) ; ça, c’est plutôt bleu roi, non ? Le petit garçon recueillit par la mère Montagnier porte une « blouse de velours bleu de roi » (page 167). Certains bleus sont assez froids, comme on dit que le bleu est : une couleur froide. Le « bleu de fer », pages 73 et 126 ; un bleu de lait, page 184 : les murs de la chambre de tante Eulalie, repeints par Franchesc Odripano, sont « maintenant crémeux et bleutés comme une belle profondeur de lait ». Le bleu de l’hiver : « Mes mains étaient bleues de froid » (page 89). La colère est bleue parfois : page 97, l’enfant Jean Giono joue dans la campagne et croise un serpent : « Sa peur était une sinuosité bleue qui coulait dans la colère ». Et la mort aussi : la mère de Franchesc, qui maquille parfois ses lèvres en bleu (violet ?), écrit à la mort à l’encre bleue (page 187) ; dans le village, après un suicide, les enfants jouent à se pendre et Mariette, qu’on pend « pour rire », dit : « J’ai vu le bleu ». Un personnage, Gonzalez, a une bague bleue au petit doigt (page 155) ; cela doit être un bleu tapageur, celui de certaines plumes de coq, peut-être ? Il y a aussi le bleu du crépuscule : « il faisait lentement la roue sur les collines comme un gros oiseau d’or aux plumes bleues » (page 79). Le crépuscule comme un paon.
    Il n’est pas de ceux-là, le bleu de Jean. Dans cette histoire d’un petit garçon qui apprend la vie, et par conséquent la mort, tel un peintre impressionniste, Giono pose de temps en temps une tâche de bleu, son bleu, dont on comprend vite qu’il s’agit de ce bleu ciel très clair, si familier : un jour d’orage, le ciel s’assombrit et « seule une petite lucarne bleue éclairait la terre du côté du nord » (page 110). Pas de doute sur ce bleu-là. On le voit bien. Page 107, en pleine chaleur, les alouettes fusent dans le ciel bleu. C’est le même bleu ciel, pas de doute. L’édredon de la chambre de ses parents est d’une « vieille soie bleue » - oui, oui, on la voit bien aussi, cette soie bleue, elle est claire. Comme l’est le bleu qu’on utilise pour les mers dans les atlas : l’enfant Giono consulte son atlas pour repérer où se situe le Mexique : « Cette molle épaule d’océan bleu qui frappait dans les Amériques » ; deux lignes plus loin : « les eaux bleues des mers » (page 157).
    C’est bien ce bleu-là qui est celui de Jean : le bleu de ses yeux. Page 16, il se décrit enfant, accompagné par les ouvrières de sa mère, sur le chemin de l’école : « la magnifique soie bleu ciel de ma lavallière » ; il en reparlera plusieurs fois, de cette lavallière, dont il précise page 25 qu’elle est encore plus bleue que ses yeux, « bleus d’ordinaire ». Franchesc, cet homme libre et atypique, un conteur extraordinaire, a les yeux bleus comme Giono : « Ils étaient bleus, bleus comme les miens » (page 195) ; un autre personnage, Marius, a aussi a les yeux bleus (page 133).
    S’il décrit, à treize ans, son regard comme ayant « perdu sa couleur bleue, sa clarté, sa fraîcheur », cela n’a du être qu’un passage. Sur la couverture du livre qui lui est consacré dans la fameuse édition des Ecrivains de toujours (l’achevé d’imprimer date de 1977….), on le voit, ce regard bleu clair. On ne peut pas douter que Giono, il a pris le ciel dans ses yeux ; et ainsi la liberté : dès la page 10, dans Jean le bleu, toujours, il évoque « le grand cyclone bleu de la liberté » alors qu’un homme en cavale est venu se réfugier chez son père. Et c’est une leçon qu’il donne, toute de sagesse, quand il décrit son uniforme de commis à la Banque où il est embauché, tout jeune homme : « J’avais un beau costume, tout bleu clair. Oui, malgré tout ; le distributeur de hasard m’avait choisi le comptoir d’escompte où la livrée était bleue. Il y a des lois que le hasard même est obligé de suivre ». Il explique alors qu’il y a deux parts en lui : la petite, qui lui sert gagner sa vie (« ça servait à acheter des pommes de terre », page 199) ; « La grande part, personne n’y touchait. Elle s’appelait Jean le Bleu » (page 199).
    Le livre est venu à point nommé, cet été : il fallait réfléchir à cette part qu’on garde en soi : bleue ; grande ; libre.